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« Moi, Daniel Blake » : combien coûte la dignité humaine ?

Article paru en novembre 2016


En 2016, la palme d’or du Festival de Cannes fut attribuée à Moi, Daniel Blake, de Ken Loach, réalisateur britannique particulièrement sensible aux problématiques sociales de notre époque. Les films sociaux sont loin d’être étrangers au Festival de Cannes et les détracteurs de cette compétition  reprochent parfois au jury de privilégier le message sociale, la démarche, aux pures qualités cinématographiques. Cette nouvelle palme d’or n’échappa pas aux reproches de circonstances.

Moi, Daniel Blake, est-il encore un de ces films misérabilistes et tire-larme qu’on ne peut moralement pas critiquer mais qui laissent de marbre ? Quoi qu’il en soit, le film s’inscrit dans la droite lignée du cinéma naturaliste, dénonciateur et profondément humain de Ken Loach.



Le système : l’ennemi à abattre


Daniel Blake est un homme d’âge mur, déclaré inapte au travail par son médecin traitant. Pour pouvoir toucher ses indemnités d’invalidité, afin de survivre le temps de retrouver la santé, il doit passer des examens visant à déterminer son éligibilité à ces aides précieuses. La professionnelle de santé chargée de prendre cette lourde décision va cependant estimer qu’il est suffisamment en forme pour travailler. S’en suit une lutte âpre et douloureuse contre un système impuissant, véritable cauchemar administratif. Daniel voudrait travailler, mais cela lui est formellement interdit par toute l’équipe de spécialistes qui le soigne, au risque pour lui de rendre son dernier souffle. Il fait donc appel pour la réévaluation de son état de santé, mais en attendant, il doit activement chercher du travail s’il veut pouvoir recevoir les allocations chômage.


A travers ce chemin de croix, Loach nous montre la cruauté d’un système absurde, procédurier, jalonné d’un nombre incalculable d’obstacles qui empêchent d’accomplir la moindre petite démarche. Daniel est coincé. Il doit faire semblant de vouloir travailler, sachant qu’il ne le peut pas. Quand il explique sa situation, au mieux on lui rétorque qu’on ne peut rien faire « que ce sont les règles. » « que le système est ainsi fait. » Au pire on le traite de feignant, de parasite.


Face à lui, au pôle emploi, des conseillers déshumanisés lui assènent des discours préfabriqués. Aucune issue n’est envisageable. Ne s’offrent à lui, que le chemin A ou le chemin B. Entre les deux, rien. Daniel n’est qu’un numéro devant entrer dans les cases binaires prévues par la société. Il devient prisonnier d’une impasse qui pourrait bien lui coûter la vie et sa dignité humaine.



Chronique sociale douce-amère


Face à l’inhumanité, à l’impuissance, à l’absurdité, s’opposent néanmoins la bienveillance, la solidarité, la combativité. Loach nous dépeint une histoire collective. Notamment celle d’une mère de famille qui peine à joindre les deux bouts pour élever ses enfants et qui entamera une relation amicale avec Daniel. Mutuellement, ils vont s’épauler, se soutenir. Autour d’eux, la solidarité éclot. L’horreur du système est contrebalancée par une vague de chaleur humaine, d’amour.


La structure narrative du film est ainsi fondée sur cette dialectique : l’indifférence et la froideur des institutions face à la générosité des plus démunis mais aussi des associations caritatives qui apportent un soutien non négligeable malgré leurs faibles moyens. Tout n’est pas perdu semble nous souffler Loach. Tout n’est pas aussi sombre. Et même si Moi, Daniel Blake montre une situation révoltante en tous points, qui se généralise de plus en plus, il montre aussi la bienveillance ; il laisse poindre une lueur d’espoir pour une société où face à la barbarie se dresse, inflexible, la bonté.


La conclusion, pour autant, ne laisse aucune ambiguïté sur le sort des individus de ce système enclavé. Ken Loach semble nous rappeler que le système dans son impuissance, est aussi effroyablement tout puissant, scellant notre destin à tous.


Avec une immense pudeur et un soupçon d’humour, Loach filme ces êtres combatifs, qui n’aspirent qu’à la dignité et n’ont le droit qu’au plus profond mépris. Cependant à l’instar de La Loi du marché, Loach évite de tomber dans un manichéisme primaire, mais dénonce les rouages d’une mécanique implacable broyant les plus faibles. Une palme d’or amplement méritée donc pour un film juste, nécessaire et bouleversant, s’inscrivant au cœur d’une démarche engagée certes, mais offrant aussi de grandes qualités artistiques.  Moi, Daniel Blake est un cri d’humanité, et donc un beau geste de cinéma.


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