« 120 Battements par minute » : Militer pour la vie

Mis à jour : 30 avr. 2019

Article paru en septembre 2017


Le Grand Prix du Festival de Cannes 2017 peut se vanter d’avoir volé la vedette à la Palme d’Or… Avant même la consécration officielle, 120 Battements par minute avait déjà fait couler les larmes de toute la croisette, devenant instantanément la Palme du cœur.


Le film revient sur une sombre période de l’histoire. Dans les années 90, alors que l’épidémie du sida fait rage et tue dans l’indifférence générale, un groupe de militants majoritairement composé d’homosexuels séropositifs, fondent l’association Act Up. Leurs actions tendent à éveiller les consciences, mais surtout à faire pression sur le gouvernement. Plutôt que de chercher des solutions (traitements, vaccins) pour faire reculer l’épidémie ou mener des campagnes de prévention, celui-ci préfère en effet largement fermer les yeux sur cette « maladie honteuse ». Act Up, par son engagement, sa détermination et sa ténacité fera réagir l’opinion publique. 120 Battements par minute nous conte cette forte histoire de vie et de militantisme où la mort plane, prête à s’abattre telle une épée de Damoclès. Mais en attendant le gong final, il y a le combat.



L’individu et le collectif


120 battements par minute, avant de raconter l’individu, nous raconte le groupe, le collectif. Par une approche didactique, il documente avec un réalisme aiguisé les actions d’Act Up. Les 3/4 du film se passent dans les locaux où se tiennent les réunions hebdomadaires ; où l’on échange, cherche des idées, s’engueule parfois, mais où, une chose est sûre, chaque intervention fuse avec passion.


Comment, en tant que simples citoyens malades, en arrive-t-on à se substituer aux pouvoirs publics et aux instances médicales ? Quand précisément ceux-là se dérobent. Les membres d’Act Up en connaissaient parfois plus sur l’épidémie et l’avancement des recherches que certains professionnels ! 120 Battements par minute met en lumière le courage exemplaire de cette association investie, plus compétente que l’État lui-même. Face à la lenteur de solutions politiques, c’est une poignée de héros en devenir qui se jette à corps perdu dans la bataille pour la justice et la dignité.



Les actions d’Act Up peuvent paraître violentes, ce que ne cessent d’ailleurs de leur reprocher leurs opposants. Mais l’attitude des pouvoirs publics, par leur indifférence polie, est bien plus criminelle encore. 120 Battements par minute nous rappelle que le militantisme doit passer par une forme de rébellion et violence si l’on veut se faire entendre. Les malades n’ont pas le temps d’employer des moyens légaux ni de caresser qui que ce soit dans le sens du poil. Ils meurent. Et tout le monde s’en fout. C’est ça la véritable violence. Au fil du récit, les actions musclées du collectif finissent par acquérir une véritable légitimité et gagner le spectateur à sa cause, si ce n’était déjà le cas.



Cinéma politique


120 Battements par minute est une ode à ce militantisme, à cette urgence de vivre. C’est un film à valeur documentaire avant tout, profondément politique et engagé. L’aspect humain est donc légèrement relégué au second plan. Même si les quelques scènes d’intimité sonnent justes, elles demeurent rares. L’individu est d’abord un activiste, un membre du collectif. Lorsque l’un des personnages demande à un autre : « En fait, je ne t’ai jamais demandé ce que tu faisais dans la vie ?  » Celui-ci répond : « Je suis juste séropo. » Les personnages n’existent pas en dehors de leur combat et de la maladie. C’est un parti pris intéressant, qui nous laisse néanmoins à distance parfois.



Une séquence, notamment, rappelle l’omniprésence du politique, même au cœur des moments les plus intimes. Lors de la mort d’un personnage, toute sa famille (comprendre Act Up) se réunit à son chevet. Comme s’ils s’attendaient au drame, ils font preuve d’une relative froideur. Brusquement, le recueillement tourne à la réunion militante. Il faut vite s’organiser pour rendre cette mort « utile », pour servir la cause. Le défunt lui même, selon ses dernières volontés, souhaitait une « mort politique ».



Eros et Thanatos


La beauté de 120 Battements par minute, c’est sa capacité à mêler l’urgence de vivre, l’horreur de la maladie et la lutte obstinée. Même si le sujet peut paraître morbide, Robin Campillo n’hésite pas à évoquer la sexualité, le goût de la fête, les sorties en boites où l’on danse jusqu’au bout de la nuit. Nos personnages, à l’orée de la mort, transpirent la vitalité. 120 Battements par minute montre, sans tabou, des malades amoureux, des malades qui ont une libido, des malades qui ont une pulsion de vie extrêmement forte.


Militantisme et rage de vivre n’ont peut-être jamais été si bien racontés : sans poésie superflue, ni romantisme morbide, ni mélo interminable… Robin Campillo, ayant lui-même milité au sein d’Act Up, honore avec une vibrante justesse ce pan de notre histoire, marqué d’humanisme et de fureur, qu’il est essentiel de rappeler à notre mémoire. La bataille pour la justice n’est jamais achevée. Heureusement, le cinéma, indéfectible outil de lutte politique, s’empresse de nous faire des piqûres de rappel.

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